Il était une fois un gars qui s’appelait Marcel. Marcel, c’était un gars de

bois, il avait passé toute sa vie à travailler le bois. Pour son premier travail, il était

bûcheron dans les chantiers de la Mauricie. Jeune, il était pas mal faraud, il avait

même fait la drave quelques fois pour descendre la pitoune jusqu’aux Trois

Rivières. Ensuite, il a travaillé comme charpentier sur les nouveaux

développements à Saint-Lazare. Puis, il s’est acheté un petit terrain à Saint-

Polycarpe, il s’est bâti une petite maison; les soirs d’hiver, il se faisait des

meubles en beau bois d’érable.

 

Par un beau jour du mois de mai, Marcel a marié Florence. Leur petite vie

filait bon train avec ses hauts et ses bas; au début avec plus de hauts, et à la

longue avec plus de bas.

 

Un jour, en rentrant de travailler, Marcel voit une pancarte de maison à

vendre sur le chemin Sainte-Catherine. La maison était bien ordinaire, mais le

terrain, Marcel en rêvait depuis des années. De nombreux arbres de toutes

sortes, puis la petite rivière Delisle qui passe au bout du terrain, il parait qu’il y a

de la truite dedans! Il se dépêche de rentrer à la maison.

 

- Hey Florence, la maison rouge du chemin Sainte-Catherine est à vendre.

- Ouais pi?

- Ben, l’terrain est écœurant, j’ai toujours rêvé d’un terrain comme ça avec

tous ces beaux arbres, pi la rivière. J’ai le goût de l’acheter.

- Tu y penses pas Marcel! Y parait qu’y a une malédiction sur cette

maison-là. Y paraît que le malheur est tombé sur tout le monde qui a resté là.

- Ah bin, ça parle au yabe! Tu vas pas me dire que tu croies à toutes ces

niaiseries-là? Moi, je ne me priverai pas d’un terrain dont je rêve depuis des

années pour des y paraît… y paraît…

- Fais donc à ta tête! En tout cas, je t’aurai averti…

 

Marcel a fait à sa tête et deux mois plus tard il était prêt à déménager. Le

jour du déménagement, Marcel conduisait le camion, Florence, suivait avec la

voiture. En voulant éviter une dinde sauvage, la voiture a fait une embardée et

est allée s’écraser sur le gros chêne rouge centenaire à l’entrée de la maison.

Florence est morte sur le coup. Était-ce le début de la malédiction?

En tout cas, Marcel s’installe dans sa nouvelle propriété. Il chantait :

 

C'est elle qui mettait le tapage dans la maison

Elle ne mettra plus de l'eau dans ma boisson

La torrieuse est morte 

Que l'diable l'emporte.

 

Marcel était heureux. Un soir qu’il venait de se coucher, Marcel a entendu

du tapage en bas…, puis des bruits de pas dans l’escalier…, puis il aperçoit une

ombre dans le cadre de la porte... Soudainement, l’air est devenu froid et une

odeur écœurante a envahi la chambre. Il pouvait sentir une présence

«malaisante» qui se promenait autour de lui et qui cherchait à l’intimider. Marcel

se redresse dans son lit et dit :

 

- Ah bin, ça parle au yabe! Ça s’pourait-tu que ce que Florence disait était

vrai? Ah bin, y m’aura pas de même. As-tu compris mon Belzébuth? Je suis chez

nous icitte, pi je t’ai pas invité. Tu vas avoir à faire à moi.

 

Peu après, le phénomène s’est dissipé.

 

Pas besoin de vous dire que Marcel n’a pas beaucoup dormi cette nuit-là.

Le lendemain matin, il s’assoit sur sa belle chaise Adirondack, sur la galerie, il

s’allume une pipe et se met à jongler. C’est quoi la manière de chasser le yabe

de ta maison. La première idée qui lui est venue à l’esprit c’est avec de l’eau

bénite, mais comme il ne croyait pas fort aux bondieuseries, il était gêné d’aller

demander l’aide du curé. Il tape eau bénite sur Google. Surprise! Il apprend qu’il

peut faire sa propre eau bénite, païenne bien entendu, mais quand même.

 

Il va au pet shop chercher de l'eau de mer, pour les exorcismes c’est

mieux que l’eau soit salée. Il a met dans une cruche de verre, l’important c’est

que le récipient ne soit pas en métal, il laisse tomber sa chaîne en argent dans la

cruche, puis il met la cruche sur la galerie pour prendre l’énergie du Soleil. Il ne

reste plus qu’à réciter, de manière monotone et sans interruption, une formule

pour la purification :

 

Eau et terre, où vous êtes jetées

Pas de sort ni de but défavorable ne durent

S'ils ne sont en complet accord avec moi

Comme ma parole, ainsi soit-il !

 

Une fois ça fait, y a mis des pots d’eau bénite dans plusieurs pièces de la

maison, à portée de la main. Il était prêt. La nuit suivante, le même phénomène

se produit, il asperge d’eau bénite la forme étrange en récitant l’incantation de

purification et… rien de spécial ne se produit, sinon qu’il entend comme un

ricanement s’éloigner.

 

- Ah bin, ça parle au yabe!

 

Encore une fois Marcel n’a pas beaucoup dormi. Le lendemain matin, il

s’assoit sur sa chaise Adirondack, sur la galerie, il s’allume une pipe, et se met à

jongler… à jongler…

 

- Bon, c’était peut-être pas fort l’eau bénite païenne, j’ai pas assez la foi

pour que ça marche. Faut que je pense à autre chose.

 

Tout d’un coup, il se met à penser aux Attikameks qu’il avait connu en

Mauricie dans les chantiers et il se souvient qu’eux aussi en avaient un rituel de

purification, avec de la sauge entre autre. Bonne idée! Il se met à acheter toute

la sauge qu’il peut trouver. Il en plante tout le tour de sa maison, il en met en pot

dans toutes les pièces de la maison, il en fait sécher et fait des espèces de petits

cigares, genre encens, qu’il fait brûler en grande quantité dans toute la maison.

Là, il se sent l’esprit tranquille, il va se coucher et espère passer une bonne nuit.

Vers 3h du matin, le vacarme reprend, dans la cuisine cette fois, toutes les

portes d’armoires et les tiroirs s’ouvrent, claquent, la vaisselle se retrouve par

terre, et il entend encore un petit ricanement insolent.

 

- Ah bin, ça parle au yabe!

 

Marcel se lève pas de bonne humeur, il descend les escaliers en vitesse,

arrive dans la cuisine.

 

- Qu’est-ce qui te prend Belzébuth? Ça va faire les enfantillages! Lâche

ma vaisselle pi montre-toi la face. Si t’as quelque chose à me dire, dis-moi- le en

face. Ça prend des grands airs pi ça pas le courage de se montrer.

Comme de raison, Marcel n’a pas pu se rendormir. Après avoir rangé la

vaisselle, qui curieusement n’était pas cassée, il s’assoit sur sa chaise

Adirondack, sur la galerie, il s’allume une pipe, et se met à jongler… à jongler…

à jongler…

 

- Bon, la sauge c’était peut-être une bonne idée, mais j’ai probablement

pas le tour pour que ça marche, il aurait fallu un chamane je suppose. Faut que

je trouve autre chose. Toi mon Belzébuth, je te réserve un chien de ma chienne!

En faisant des recherches sur Google, il tombe sur le verset 10 de

l’Apocalypse 20 :

 

« Et le diable, qui les séduisait,

fut jeté dans l'étang de feu et de soufre,

où sont la bête et le faux prophète.

Et ils seront tourmentés jour et nuit, aux siècles des siècles. »

 

L'étang de feu et de soufre : ça l’a inspiré.

 

- Attend un peu toi. Bon, moi, je veux la paix chez moi; lui, qu’est-ce qu’il

veut? Mon âme, je suppose. On va négocier… Il aimait ça les pommiers dans le

temps, ça tombe bien j’en ai un.

 

Il se met à creuser autour du tronc du pommier une tranchée de 2 pieds

de large sur 1 pied de profond. Il la remplit de soufre avec une mèche, du genre

à allumer des explosifs, qui en fait le tour avec des pétards aux 6 pouces, le tout

relié à un petit détonateur qu’il fixe sous le bras droit de sa chaise Adirondak qu’il

avait transportée sous le pommier. Il recouvre le soufre de paillis de cèdre pour

camoufler l’odeur. Puis, à la brunante, il s’assoit, s’allume une pipe…

 

- Amène-toi mon Belzébuth, je t’attends.

 

En attendant, y s’est fait un petit feu de camp pi y sirotait un petit scotch,

pas trop parce qu’il voulait avoir les idées claires.

 

Aux petites heures du matin, le yabe arrive.

- Te v’la toué! Tu vas faire un homme de toi pi tu vas me dire ce que tu

veux de moi.

- Ton âme, ça serait un bon début.

- Rien que ça! Pi on fait ça comment?

- Ça me prendrait juste quelques gouttes de ton sang.

- Pi tu me garantis que je pourrai vivre en paix après?

- Promis

- Laisse-moi y jongler quelques minutes. En attendant regarde donc mon

beau pommier, y ressemble-tu à celui d’Adam et Ève?

 

Le yabe s’approche du pommier pour le renifler comme il faut, juste à ce

moment-là, Marcel appuie sur le détonateur. Pfffff, pow, pfffff, pow, pfffff, pow…

 

Un énorme nuage de boucane jaune s’élève autour du pommier, pi là y s’est

passé un phénomène que personne n’a jamais compris encore jusqu’à

aujourd’hui. On dirait que le pommier a aspiré le yabe pi y s’est retrouvé étampé

sur le tronc, figé pour toujours. Le pommier a séché instantanément et n’a plus

jamais produit de fruits.

 

Marcel était content, enfin, il s’était débarrassé du yabe et il pouvait vivre

tranquille sur la propriété de ses rêves. Mais depuis ce temps-là, il a commencé

à voir des problèmes de poumons, il avait respiré une bonne quantité de soufre...

Sa santé le lâchait petit à petit… C’est sûr qu’y pouvait pas se coltailler avec le

yabe sans conséquences…

 

Marcel Langlois est mort le 20 janvier 2015, à 65 ans, à Saint-Polycarpe.

Published by Line Salvas