Les élections sont devenues dans nos sociétés un ensemble d’événements et d’étapes qu’il faut analyser. L’électeur se retrouve donc parfois dans une ambiance dont les clefs lui échappent, ceux-ci étant liés à des conditions indépendantes de sa volonté. L’orientation du vote déterminant l’issue de l’élection, il convient de s’interroger sur son lien avec l’électeur et les enjeux qui gravitent autour des dits concepts, après les résultats des élections américaines du 8 novembre 2016.

En science politique, trois modèles principaux d’explication des comportements électoraux sont en concurrence. Le premier, de nature sociologique, se fonde sur le postulat d’un effet des variables socio-économiques (sexe, âge, classe sociale, etc.). Le second prend appui sur une théorie de nature psycho-sociologique : l’électeur choisit son candidat à travers une identification partisane qui oriente son choix. Le troisième enfin, inspiré par des modèles économiques, suppose un électeur rationnel qui effectue des choix politiques en maximisant ses intérêts. Dans quelle mesure ces trois paradigmes d’explication rendent-ils compte des réalités du comportement électoral dans la société actuelle?

L’électeur dans ce contexte est un citoyen qui participe ou qui a la capacité de participer aux élections politiques. Quant à l’orientation du vote, il est déterminé par un certain nombre de variables plus ou moins relatives. Elle est autant liée à la socialisation qu’au niveau de revenus ou au militantisme. Le vote est-il socialement déterminé ?  Comme le disait P. Lazarsfeld, « les gens pensent politiquement comme ils sont socialement. Les caractéristiques sociales déterminent les caractéristiques politiques ».  

Le vote est personnel et secret dans les démocraties contemporaines. Voter revient généralement à choisir un représentant que l'on estime capable de remplir ses fonctions. Le système des partis, très ancré dans beaucoup de démocraties modernes, gère et anime le plus souvent les élections, proposant des candidats compétents, qu'incarnent l'idéologie du parti, et forgent un programme. Ce sont sur ces éléments, la compétence du candidat, le contenu du programme, l'orientation du parti auquel se rattache l'élu potentiel, que les politiques estiment que les électeurs tranchent. L’orientation politique constitue l’ensemble des valeurs, normes et préférences (bref l’idéologie) qui guide ou structure les individus vers un parti ou un camp politique. Contrairement à une vision philosophique de la politique fondée sur un citoyen idéal à la fois rationnel et insensible aux contingences de sa situation personnelle, l’électeur n’est pas seul quand il se présente dans l’isoloir, il amène avec lui ses groupes d’appartenance, son histoire individuelle et ses valeurs. En cela, le vote est certes secret et individuel, mais il peut également être expliqué voire prédit par différents modèles. Le vote est donc un acte social.

De l’approche écologique à l’approche stratégique en passant par l’approche psychosociologique, nous analyserons les facteurs déterminants du comportement électoral ainsi que les enjeux de l’orientation du vote dans la société actuelle. 

  • Les facteurs déterministes du comportement électoral

Cette approche d’André Siegfried qu'est le modèle contextuel va permettre de dégager le clivage Gauche-Droite. On utilise généralement le terme écologique pour désigner les analyses qui prennent en compte le milieu dans lequel évoluent les électeurs. C’est ce qui est appelé le déterminisme géographique. André Siegfried  comparait les facteurs géographiques avec la géologie du sol, l’habitat, la propriété et la religion. En distinguant le sol calcaire et le sol granitique, les paysans de l’Est votant généralement pour la Gauche et ceux de l’Ouest pour la droite, le pionnier de l’approche écologique prouve que la configuration de l’appartenance à un groupe social va déterminer le comportement de l’électeur. « L’individu est rattaché à un groupe social, lui-même rattaché à un territoire dont la configuration éclaire sa structure ». Dans nos sociétés politiques actuelles, cette considération existe toujours dans certains versants du comportement politique.

Grâce aux enquêtes d’opinion, l’on a pu à partir des années 1940 relier les individus à des groupes d’appartenance et démontrer les corrélations que l’on peut faire en matière de comportement électoral. Ainsi, suivant le modèle psycho-sociologique les sondages permettent de faire une meilleure analyse des caractéristiques sociales et les relations qui prévalent entre elles et l’orientation électorale au niveau individuel, contrairement aux approches géographiques. Paul Lazarsfeld montrait les préférences politiques des électeurs américains pendant la campagne électorale de 1940 en faisant référence à certaines caractéristiques dont l’appartenance sociale, le niveau de revenu ou encore le lieu de résidence. Par exemple, plus le statut social est élevé, plus l’individu vote républicain et la zone de résidence (urbaine ou rurale) influe sur l’orientation du vote. Dans son œuvre « the people’s choice », il avance que « une personne pense politiquement comme elle est socialement. Les caractéristiques sociales déterminent les préférences politiques ». Pour ainsi dire, même si le vote reste un acte individuel, la préférence politique obéit aux normes collectives propres au groupe d’appartenance dans lequel l’individu évolue.

On peut synthétiser les débats sociologiques sur l’orientation politique autour de deux questions : celle d’en avoir une ou non et celle de ses causes. La première question renvoie à la capacité des individus à comprendre le politique et se l’approprier. Comme l’ont montré Philippe Converse ou Pierre Bourdieula compétence politique, qu’elle soit objective ou subjective est inégalement répartie dans la population selon des logiques bien connues (âge, sexe, éducation). Reste que pour d’autres comme Paul Sniderman, l’électeur est un « avare cognitif » qui dispose de suffisamment de prêt-à-penser et de raccourcis cognitifs pour pouvoir remplir le rôle qui lui est assigné en démocratie.

Ces facteurs, aussi déterminants qu’ils soient, ne sont pas absolues et semblent trop déterministes et donc ne rendant pas exactement compte du comportement politique de l’électeur.

  • L’électeur et l’orientation du vote : l’influence des facteurs à nuancer

Les modèles explicatifs des orientations politiques se démarquent par leur diversité et les évolutions qui les ont marquées. Longtemps, l’orientation politique pouvait se résumer à « dis moi qui tu es socialement, je te dirai pour qui tu votes ». Un schéma assez marxisant, même si ces modèles intégraient en plus de la classe sociale, des caractéristiques comme la religion ou le lieu d’habitation. Reste que ces « variables lourdes » et sociologiques voient désormais leur effet décliner, au profit d’autres explications plus centrées sur un homo oeconomicus ou dans les évolutions des systèmes de valeurs (et notamment les attitudes culturellement libérales[1]). 

L'approche de l'électeur rationnel portée par Anthony Downs repose sur la variable économique. Comme Gaxie, Downs fait une analogie entre champ économique et champ politique. Les préférences électorales vont dépendre de l’offre du marché politique. Cette approche met en évidence l’émergence d’un nouveau type d’électeur, en l’occurrence l’électeur stratège ou rationnel qui va voter  en fonction de ses intérêts. Les caractéristiques de ce modèle se retrouvent dans nombre de pays dans la société actuelle dont les Etats-Unis. La plupart des électeurs, bien que l’attachement à la personne politique reste de mise, développent un intérêt particulier pour l’offre politique qui est faite. Anthony Downs dépeint les élections comme étant un marché où les électeurs exercent leur pouvoir de démocratie (Economic Theory of Democracy, 1957), et cette assertion se perpétue dans les démocraties occidentales.

Selon notre analyse, cette approche a été visible lors des élections américaines de Novembre 2016. Finis les arguments selon lesquels l'électeur vote pour les démocrates parce que ses parents sont démocrates ; finies les assertions selon lesquelles le vote de l'électeur est influencé par son vécu social.

Ces affirmations devront à présent être nuancées dans une société dans laquelle les électeurs votent en fonction des moments et des politiques menées.

La société américaine n'échappe pas à cette règle avec l'élection de Donald Trump, et la démocratie occidentale tend à s'adapter à un certain nombre de postulats changeants.

 

[1] Herbert Kitschelt, The Radical Right in Western Europe, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1995.